mardi 25 septembre 2018

L'incroyable à votre table

Le surnaturel dans ta gamelle

Je dois bien avouer que je me tiens la plupart du temps à une distance respectable de toute forme de réclame publicitaire, dans le but de préserver ce qui me reste de cerveau disponible, qui pourrait peut-être ainsi, peut-être, si Dieu le veut, œuvrer un jour si peu que ce soit en faveur de quelque chose de beau et de grand. Ce qui implique de se tenir à l'écart de la médiocrité obligatoire de la pub.

Ce n'est donc souvent que dans les couloirs du métro que je puis trouver de quoi alimenter cette exégèse, et depuis une semaine je commençais à désespérer de me trouver à sec, car l'affichage était, il faut bien le dire, très peu inspiré.

Et voilà que tout à coup, me tombe sur le nez le contrepoint exact du slogan de la semaine dernière. Ô vertu de la saine et purifiante concurrence : après Uber Eats, voilà que son rival immédiat, Deliveroo, se sent obligé de repasser les plats. Sous la photo d'un appétissant bol de ce roboratif plat chinois que les bobos connaissent sous le nom de bobun, Deliveroo nous délivre sa parole :

"L'incroyable à votre table".

Et c'est vrai qu'on a de la peine à le croire.

Dans les temps anciens et ténébreux, mettons à l'époque de Marco Polo, déguster un bon bobun nécessitait une longue et coûteuse expédition, pleine de dangers et dont la réussite était rien moins qu'aléatoire. Certes on revenait alors, si ce n'est les bras chargés de trésors, en tout cas la tête pleine de toutes ces merveilles qu'on avait pu accumuler et qu'on brûlait de conter à ses compatriotes ébahis et incrédules.

Mais tout de même, l'investissement n'était pas à la portée du premier venu.

Alors que recevoir directement sur sa table Ikea, tiré du sac à dos d'un cycliste suicidaire et ruisselant de sueur, un plat issu d'une lointaine et pluri-millénaire civilisation, voilà qui est tout bonnement incroyable. Seule la modernité triomphante pouvait nous offrir un tel miracle (au modeste prix, certes, du déracinement de tous les peuples du monde).

Comme saint Thomas qui ne croit que ce qu'il voit, le consommateur n'aura donc de cesse que de vouloir toucher cette chose incroyable, et donc de passer commande auprès de l'annonceur : voilà donc un slogan bien envoyé qui devrait faire mouche.


Mais là n'est pas le principal, car dans la pub les contingences matérielles ne sont rien à côté du message spirituel qu'elles envoient sans le savoir.

Car il est une autre Table où se produit, chaque jour, un mystère que l'homme moderne considère comme tout bonnement incroyable : c'est la table du saint sacrifice, partout où restent encore des hommes investis du sacerdoce divin, se produit le miracle de la transformation du pain en le corps du Sauveur.
 
Et ceux qui y croient, parce qu'ils ont reçu la divine vertu de la foi, peuvent s'approcher de la table pour recevoir ce corps incroyable.

Incroyable mais vrai.

 Approchons-nous de la table où le Christ va s’offrir parmi nous,
Donnons-lui ce que nous sommes, car le Christ va nous transformer en lui.

samedi 15 septembre 2018

Laissez-vous livrer là où la vie vous mène


Au temps du roi Darius, les Judéens exilés eurent la permission de reconstruire le Temple de Jerusalem, qui avait été rasé 70 ans auparavant par le terrible Nabuchodonosor. Le livre d'Esdras relate cet émouvant retour après les longues années d'exil.

C'est avec une émotion similaire, mais sans plus de cérémonie, que je reprends ce blog en friche.

Nous allons désormais nous attacher à un projet ambitieux, celui de rechercher, sur les pas du grand Léon Bloy, les traces de la présence divine au beau milieu de la boue du monde bourgeois contemporain. Mais tandis que Bloy  s'était attelé à faire l'Exégèse des lieux communs, j'explorerai ici (avec infiniment moins de talent) une nouvelle matière, tout aussi prometteuse : celle du slogan publicitaire.

En effet, de par son extraction bourbeuse, de par sa désinvolture déconnectée de toute bienséance, de par son objet utilitaire tendu vers un objectif unique (vous faire acheter), celui-ci est le plus à même, sans le savoir, de transporter des signes du divin, telle une Pythie vaticinant dont seul le sage peut décrypter les oracles.



Premier épisode de cette exégèse de la pub : vu dans le métro, une affiche pour Uber Eats, dont la devise était "Laissez-vous livrer là où la vie vous mène".

On ne pouvait que frémir à la vue de cette affiche, et j'admire les passants stoïques qui, affairés sur les écrans de leurs smartphones, parvenaient à retenir de verser des larmes de sang sous cette parole terrible.

Car ces gens, qui n'ont plus le temps ni de cuisiner ni d'aller au restaurant, ont désormais la possibilité de recevoir leur pain quotidien là où la vie les mène. Qu'est-ce à dire ? Qu'ils se laisseraient porter, tels des feuilles mortes, par les courants du destin païen ou du fumeux "hasard" moderne ?

Point du tout, car il est question de se laisser mener par la Vie : or c'est bien le Christ qui a déclaré : Je suis le chemin, la vérité et la vie. Pour se faire livrer, il faut donc se laisser mener par le Christ. Le suivre en abandonnant tout.

Alors seulement vous pourrez vous laisser livrer. Comme Jésus accepta d'être livré par Judas au jardin de Gethsemani, après une nuit de prière et d'agonie. Comme il accepta de boire la coupe jusqu'à la lie.


Alors, oui, avec Uber Eats, je vous le dis : laissez-vous livrer. Au prix exceptionnel (sacrifié) de 29,99 deniers.

(PS : Évidemment, puisque la publicité est d'essence satanique, ses messages sont inversés : il va sans dire que chez Uber Eats (enseigne post-moderne qui a réinventé le travail à l'heure), c'est le livreur qui sue sang et eau, tandis que le livré sombre dans le désespoir devant sa télé).