mercredi 9 juillet 2014

Jamais racines tu ne prendras


Aujourd'hui en politique, on commence par pondre une réforme, et ensuite les commentateurs essaient de comprendre à quoi ça sert.

La réforme des régions françaises en cours est un bon exemple. Les mecs se réveillent un jour et se disent : tiens, on va fusionner des régions. Tout le monde se met à discuter des nouvelles frontières, de qui se retrouve où, de quelle ville devient la capitale de quoi, sans se demander : au fait, pourquoi on fait ça, les gars ?

Les quelques économies réalisées par la suppression d'une dizaine de conseils régionaux peuvent difficilement justifier le chambardement. La "simplification du mille-feuille administratif", comme disent les adeptes de la langue de bois techno-libérale, est sans objet ici puisque le nombre de couches reste le même. On évoque une taille insuffisante des régions dans le contexte européen. Mais dans ce cas, le mieux ne serait-il pas d'avoir une seule super-région nommée la France ?

En réalité, tout se passe comme si le pouvoir s'efforçait sur le long terme, avec rigueur et méthode, d'empêcher par tous les moyens les régions d'avoir une identité propre.

Les provinces de l'Ancien Régime étaient si puissamment ancrées dans les esprits qu'aujourd'hui encore, 220 ans après leur disparition, leurs fantômes hantent toujours le territoire. Ainsi dans le nord de la Drôme (région Rhône-Alpes) on sait qu'on est dans le Dauphiné, tandis que dans le sud du même département on se considère comme déjà en Provence.

Les départements, créés par la Révolution sur des critères qui se voulaient scientifiques (basés sur la seule géographie physique des rivières et des montagnes), avaient pour but de faire oublier les anciennes provinces pour mieux asseoir la domination de l’État central et de ses préfets. Mais peu à peu les départements sont entrés dans les mœurs, et sont devenus pour beaucoup d'habitants une part de leur identité locale, y compris sous la forme de numéros : on affiche sa fierté d'être du "64", du "29" ou même d'une monstruosité comme le  "93", retournant ainsi la froide numérotation technocratique en sentiment d'appartenance territoriale.

Il fallait donc remédier à ça, et c'est pourquoi on a créé les régions, avec l'idée à terme de supplanter les départements (même si au final on a abouti à une étrange coexistence). Simples regroupements de département, elles essayaient souvent de porter des noms de provinces connues, mais sans jamais vraiment coïncider avec leurs limites réelles.

Et pourtant, signe de la farouche propension des hommes à s'enraciner là où ils peuvent, certaines de ces régions elles-mêmes commençaient à devenir une réalité humaine. Ainsi une pure invention sans réalité historique comme la région Rhône-Alpes avait-elle acquis une certaine cohérence, réunissant Dauphiné, Savoie, Lyonnais et Forez en une grande province organisée autour de Lyon, où l'on commençait à se ressouvenir d'une identité commune autour des dialectes "arpitans" (ou franco-provençaux).

Il était donc urgent de casser tout ça et de repartir encore sur autre chose. Avec la région Rhône-Alpes-Auvergne, on est sûr de paumer les gens pendant quelques décennies encore.

La seule logique à l’œuvre dans les réformes territoriales est donc la même que dans toutes les réformes sociales, économiques, sociétales : empêcher les hommes de s'enraciner, pour en faire des étrangers dans leur propre pays, éternellement insatisfaits, dépourvus de toute spiritualité authentique et dépendants aussi bien de l’État que de la société de consommation. Autrement dit, il faut que tout change pour que rien ne change.

L'enracinement et le respect de la tradition bien comprise (non sous l'angle purement réactionnaire mais selon la formule "conserver et créer") sont indispensables aux hommes pour exister. S'enraciner ne signifie pas revenir à un passé plus ou moins mythifié ou faire revivre ce qui est mort, mais simplement respecter ce qui existe et le faire prospérer.

jeudi 3 juillet 2014

Remplissage

Recevoir Dieu implique de se laisser remplir de l'Esprit.

Auparavant il est nécessaire de se vider de toutes les choses mondaines qui nous encombrent l'âme. C'est pourquoi le monde moderne (capitaliste et satanique, qui sont des quasi synonymes) n'a de cesse de vouloir nous gaver (d'images, de sons, de nourriture, de loisirs, de sexe, de consommation), pour nous empêcher à tout prix de faire le vide et de nous tourner vers Dieu. Car cela nous révélerait la vanité des fausses récompenses que nous accorde ce monde.

La promotion de l'homosexualité par la propagande médiatique est très révélatrice à cet égard. Le sodomite passif est littéralement quelqu'un qui se fait remplir - et se sent donc comblé à peu de frais. Les gays branchés en ressentent souvent une supériorité sur les "hétéros" (comme ils disent). Un blogueur postulait même qu'on ne pouvait rien comprendre au monde si on n'avait pas eu, je cite, "le courage de mettre une bite dans sa bouche" (je n'invente rien).

Cette supériorité est factice. Le bien-être qu'on ressent en se remplissant de la sorte entraîne ramollissement des neurones et soumission aux puissances du monde. La preuve : les gays multiplient les anglicismes et consomment à tout va.

Par ailleurs la condition naturelle du mâle est d'être vierge (moralement s'entend). C'est la raison pour laquelle les Écritures mettent en garde sans ambiguïté contre l'homosexualité. C'est aussi la raison pour laquelle la fonction sacerdotale échoit aux hommes.

Le cas des femmes est plus ambivalent. La femme sent naturellement le besoin de se faire remplir, ce qui peut, lorsqu'elle réussit à rester vierge, la mener plus facilement qu'aucun homme vers Dieu. Simone Weil (vierge farouche) a ainsi parfaitement compris que pour connaître la présence de Dieu il fallait se mettre dans une position d'attente passive et faire le vide (Cf. Attente de Dieu. Voir aussi dans la Bible le Cantique des Cantiques). Cette passivité n'est pas spontanée chez le mâle, qui croit souvent qu'il faut chercher Dieu activement en s'élevant.

Mais la femme succombe aussi plus facilement à la tentation de se remplir de choses terrestres (les boutiquiers en savent quelque chose).

Les non vierges peuvent se sauver en se consacrant à un mari et à des enfants qui leur serviront d'intermédiaires à l'image de Dieu.

Voilà pourquoi le christianisme met les humains en garde contre les faux plaisirs (le vrai plaisir consiste non pas à se remplir en consommant mais à contempler la beauté) et contre le sexe en particulier. Non pas pour les asservir par la frustration, comme le prétend la doxa moderne, mais au contraire pour les libérer de leurs chaînes.


"Comme du gaz, l'âme tend à occuper la totalité de l'espace qui lui est accordé (...) Ne pas exercer tout le pouvoir dont on dispose, c'est supporter le vide. Cela est contraire à toutes les lois de la nature : la grâce seule le peut.
La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c'est elle qui fait ce vide.

Nécessité d'une récompense, de recevoir l'équivalent de ce que l'on donne. mais si, faisant violence à cette nécessité, on laisse un vide, il se produit comme un appel d'air, et une récompense surnaturelle survient. Elle ne vient pas si on a un autre salaire : ce vide la fait venir" (Simone Weil - La Pesanteur et la grâce).

mardi 1 juillet 2014

Du bon usage de la tradition

L'alternative modernité ou tradition est toujours mal posée, dans la société en général et dans l’Église catholique en particulier.

La tradition est une chose fragile et précieuse, qu'il convient de protéger et de faire vivre. 

Les modernistes sont contre la tradition, qui leur apparaît comme un poids mort qui empêche l’Église de s'adapter au monde moderne, et par voie de conséquence de toucher les cœurs du plus grand nombre. Erreur funeste qui coupe les croyants de leurs racines et les incite à vénérer les idoles du monde. Au demeurant les grotesques tentatives pour paraître branché ne débouchent généralement que sur du ridicule ou au mieux de l'insignifiant.

Les traditionalistes quant à eux sont assis sur la tradition comme Harpagon sur sa cassette, confondent défense de la tradition et défense de l'ordre social et finissent par idolâtrer les rites et la religion (ce qui est bien le comble de l'idolâtrie ; car la religion est un moyen d'accéder à Dieu, et non une fin en soi).

Leur point commun est de faire de la religion une affaire sociale et mondaine - groupement d'individus de bonne volonté d'un côté, coterie de bien-pensants de l'autre. Nul ne semble réellement croire en Dieu.

Les modernistes ont supprimé les chants grégoriens de leurs cérémonies, et l'ont remplacé par d'insipides chansonnettes. Les traditionalistes croient défendre le  grégorien, mais ils l'étouffent et ils en font une interprétation plate et sans âme. Quelques-uns font revivre un chant grégorien profond et mystique, du côté de l'abbaye du Thoronet par exemple.

vendredi 20 juin 2014

Faut-il se soumettre à la force ?

Quand dans quelques décennies on se retournera sur cette époque trouble qui est la notre, il faudra bien se rendre à l'évidence : Alain Soral est le remueur de pensées le plus intéressant de notre temps. J'allais écrire "le penseur", mais le terme était fort mal choisi puisque Soral illustre plutôt la formule de Rudyard Kipling : "...penser sans n'être que penseur" (*).

Non, Soral n'est pas un penseur, mais un boxeur en lutte contre le monde moderne qui manie le concept comme on balance un coup de pied circulaire (il s'agit bien entendu de boxe française). Une pensée en mouvement qui prend le risque de se tromper pour éviter la certitude de rester coincée dans une impasse.

Quand j'ai commencé à l'écouter et à le lire (au lendemain des présidentielles de 2012), j'étais un petit électeur de Mélenchon ex-anarchiste, influencé par la gauche bourdieusienne façon Monde diplomatique, et déboussolé par la persistance du peuple français à préférer le Front national au Front de gauche. J'ai pris le risque de confronter mes certitudes au discours ennemi, et après avoir erré sur divers sites plus ou moins écœurants qui ne m'ont rien appris, je suis resté bloqué sur Égalité & Réconciliation.

Tour à tour fasciné par la verve du bonhomme, amusé par les coups de tatane qu'il envoyait à la gueule de ceux que je considérais déjà comme des adversaires (Attali, BHL, le PS), choqué par l'absence de retenue avec laquelle il pouvait attaquer des adversaires sur leur sexe ou leur origine ethnique, touché par sa sincérité parfois désarmante... quoi qu'il en soit le résultat était sans appel : j'avais beaucoup plus appris sur le monde en quelques mois qu'au cours de nombreuses années d'études. Parce que la brutalité du discours avait l'avantage de dévoiler un certain nombre d'hypocrisies de gauche qui empêchent de penser correctement.

L'expérience m'ayant sacrément débloqué les neurones, je peux rendre grâce à M. Soral de m'avoir redonné le goût de la lecture (car il n'est de lecture profitable que si l'on dispose de la grille de lecture adéquate pour en retirer la substantifique moelle), et de penser par moi-même.

***

Si je fais ce long préambule en forme d'éloge, c'est parce que je m'apprête à critiquer un point crucial du "soralisme" ; l'honnêteté la plus élémentaire m'imposait donc de reconnaître au préalable que je n'aurais pas eu ces pensées sans Soral.



La question fondamentale est celle de la force. A l'encontre du prêt-à-penser moderne qui vénère la faiblesse, la féminité, la minorité, Soral veut remettre à l'ordre du jour la force, la virilité, la majorité. Ainsi à propos de l'interview de Poutine par Elkabbach, se réjouissant de ce que ce dernier ait été impressionné par la virilité tranquille du premier, Soral salue (de mémoire) le retour à une juste "hiérarchie des cultures".

Par ailleurs, Soral affiche de plus en plus sa filiation catholique et chrétienne.

Or le christianisme bien compris consiste fondamentalement à renoncer à toute force qui n'est pas Dieu. Il n'est en aucun cas la domination d'une culture particulière sur une autre. Il y a là un point d'achoppement qui mérite d'être éclairci.

C'est à raison que Soral critique la valorisation de la faiblesse par le monde moderne, car en réalité cette idolâtrie de la faiblesse, qui s'appuie sur un sentiment chrétien détourné, sert à justifier une autre sorte de force. Concrètement, c'est la puissance états-unienne qui pilonne des petits pays au nom de la défense des minorités, c'est la politicienne féministe qui s'appuie sur la souffrance des fillettes africaines pour appuyer son plan de carrière, c'est le sioniste qui utilise les persécutions passées des juifs pour rendre son pouvoir inattaquable ; etc. ad nauseam.

Mais la critique du pouvoir qui s'appuie sur l'idolâtrie de la faiblesse ne doit pas déboucher sur une idolâtrie de la force (terrestre et/ou humaine), sans quoi on sort des rails du christianisme pour aller sur les terres de Satan.

C'est cette "fausse idée de la grandeur" que fustigeait par exemple Simone Weil dans L'Enracinement (Œuvres complètes V).

M. Soral drague les catholiques traditionalistes parce qu'il voit en eux des nostalgiques d'une puissance déchue. Son idée est de rassembler tous les fragments éparpillés d'anciennes puissances aujourd'hui opprimées par le monde moderne (catholiques, musulmans, patriotes, communistes, fascistes), pour organiser la révolte contre le pouvoir actuel (mondialiste, sioniste et capitaliste).

Or le seul point commun de tous ceux-là est d'être orphelins de puissances humaines. Constatant que le pouvoir de Satan s'appuie aujourd'hui sur l'éloge de la faiblesse, on voudrait remettre au goût du jour l'idée de puissance.

Mais pour un chrétien l'alternative ne se situe pas entre vénérer la force et vénérer la faiblesse. La seule véritable alternative (la seule liberté qui soit accordée à l'homme) est celle-ci : obéir à la volonté de Dieu ou se soumettre aux forces du monde. Ne pas se soumettre à la force ne signifie pas idolâtrer la faiblesse ; cela signifie se nourrir de la force surnaturelle (qui guérit de la peur pour toujours) et non de la puissance humaine (illusoire et provisoire), car "Nul ne peut servir deux maîtres" (Matthieu 6,24).

Les valeurs humaines et terrestres sont toujours relatives, c'est-à-dire qu'elles peuvent être bonnes, jusqu'à un certain point où elles deviennent mauvaises par excès. Ainsi en est-il de la virilité (ou de la féminité). Seules les valeurs célestes sont bonnes absolument et peuvent être consommées sans modération

On doit admirer Poutine parce qu'il tient tête au mondialisme états-unien. On doit aussi admirer la virilité parce que cette qualité se fait rare. Mais on doit rejeter la force dès qu'elle sert un maître qui n'est pas Dieu, et c'est pourquoi la phrase de Soral sur la hiérarchie des cultures (et sa complaisance pour le fascisme en général) est problématique, car le christianisme n'est pas une culture mais une révélation. Les cultures peuvent être plus ou moins bonnes ou mauvaises mais il s'agit encore une fois de valeurs humaines relatives. 

De même la dissidence soralienne est sympathique lorsqu'elle reste dissidence, mais si son but est d'instaurer une puissance humaine en lieu et place de l'actuelle puissance humaine, cela revient à utiliser Satan pour chasser Satan. "Si donc Satan chasse Satan, il est divisé et son royaume ne durera pas" (Matthieu 12,26).


La seule révolution valable est la révolution des esprits par la révélation de la vanité des idolâtries terrestres. 


(*) d'après la traduction par Jules Castier du poème If. La phrase originale est en fait : "If you can think —and not make thoughts your aim" (si tu peux penser et ne pas faire des pensées ton but).

lundi 3 mars 2014

Crimée, châtiment


La Russie a envahi la Crimée. Les éditocrates occidentaux s'égosillent et hurlent à l'odieuse agression. On compare le "Tsar Poutine" à Hitler.

Il faut dire que le président Poutine a un grand tort aux yeux de l'occidental moyen, c'est qu'en matière de politique étrangère il agit selon les intérêts géostratégiques de son pays, sans invoquer d'autres motifs que les intérêts géostratégiques de son pays.

Alors que par chez nous, quand on veut envahir un pays, c'est plus compliqué : il faut d'abord dénoncer des atteintes intolérables aux droits de l'homme, pleurer pendant des semaines sur l'insensibilité des gouvernements occidentaux face à la souffrance du peuple concerné, balancer des images fortes. Jusqu'à ce que le téléspectateur-citoyen n'en puisse plus, et se mette à brailler devant sa télé : "Arrêtez ! Arrêtez ! Il faut abattre ce dictateur, tuez-le, tuez-le !"

Alors on peut envoyer les bombes. Une fois le pays en question ravagé et plongé dans le chaos (amis irakiens, afghans, libyens, je vous salue), le téléspectateur-citoyen, apaisé, cesse d'y penser. Lui qui aurait égorgé quiconque s'opposait à la guerre sacrée contre le monstre ennemi, désormais il n'en a plus rien à foutre. "Hein, quoi, le peuple libyen souffre ? Bah, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse ?"

Il apparaît donc que l'invocation du Bien et l'usage des sentiments en matière de relations extérieures est toujours un mensonge qui conduit à des guerres inutiles partout sur la planète.

La politique étrangère réaliste, qui n'entraîne que des conflits limités, est la seule qui soit réellement morale.

Poutine est un très grand dirigeant, et par comparaison nos dirigeants sont des nains dérisoires.

samedi 22 février 2014

Faut-il payer son mari pour changer les couches ?

Il existe un ultime recoin de la société où la marchandisation et les lois du Marché sont encore tenues à l'écart par une force supérieure à elles : c'est la famille.

C'est en effet le dernier lieu où les rapports humains baignent encore dans un halo romantique où l'on peut encore croire que tout n'est pas que calcul rationnel et égoïste. Où l'on donne son temps et son énergie gratuitement, tout en recevant les dons des autres, sans pour autant que ces échanges ne soient comptabilisés.

Pas étonnant que ce résidu de socialisme originel soit devenu la cible n°1 du capitalisme finissant, qui dans sa soif d'expansion et dans sa terreur de ne plus pouvoir croître (ce qui signerait sa fin), ne peut plus tolérer qu'aucun lieu ni aucune activité n'échappe à sa logique économique.

Logique qui, rappelons-le, consiste à remplacer le mode d'échange primitif, basé sur le triptyque donner, recevoir et rendre (décrit par Marcel Mauss), par le mode d'échange marchand basé sur la rétribution immédiate et monétisée. Dans le mode primitif, je donne d'abord, l'autre me remercie pour signifier sa dette envers moi, et après un certain temps il me rendra la pareille dans la mesure de ses capacités. Ce mode est créateur de rapports humains riches puisqu'il suppose des échanges personnalisés et sur le long terme.

Dans le mode marchand, la dette est immédiatement apurée par le contre-don, il n'y a même pas besoin de dire merci (on le fait encore quand même par habitude) ni de se parler (et même si on achète à crédit, il s'agit d'une dette monétisée qui suppose des versements fixes sans discussion). 

D'un côté, création de rapports humains (pas forcément idylliques d'ailleurs, mais humains), de l'autre, croissance du PIB.

Alors que la logique primitive imprégnait autrefois l'ensemble des échanges, la logique marchande a peu à peu envahi l'ensemble de la société, depuis l'essor du capitalisme à partir du XVIe siècle.

Tout sauf, donc, la famille. Dernier lieu où fonctionne encore la logique du don : je donne à mes enfants, qui, plus tard, s'occuperont de moi dans mes vieux jours.

La famille, qui subit aujourd'hui les assauts de plus en plus vigoureux de la part de la gauche : mariage homosexuel, théorie du genre, propagande à l'école, et  bientôt la "gestation pour autrui" (alias la location d'utérus) : tout est fait pour briser le petit cocon, ou en tout cas ce qu'il en reste.
  
Présenté comme ça, on pourrait s'étonner de ce que le dernier bastion du socialisme soit ainsi attaqué par le pouvoir "socialiste". Or il n'y a rien d'étonnant quand, ayant lu Jean-Claude Michéa, on sait que la gauche n'est que l'une des deux faces du libéralisme, celle du libéralisme politique et culturel, qui fait semblant de s'opposer à l'autre face, celle du libéralisme économique. Alors qu'en réalité le libéralisme politique et culturel n'est là que pour préparer le terrain au libéralisme économique.


Pour ce faire, la gauche procède toujours de la même manière : dénoncer la société traditionnelle comme le lieu de toutes les oppressions, railler les conceptions romantiques des relations humaines comme le masque des rapports de pouvoir, et ébranler l'édifice en faisant mine de défendre le faible (la femme, l'enfant, l'étranger) contre le fort (le fameux mâle-blanc-adulte-français-catholique).

Or une fois le pouvoir traditionnel ainsi sapé, les relations humaines ne peuvent plus s'appuyer sur la logique du don, qui implique le respect du prestige du fort - celui qui a donné. C'est alors que le marché arrive et propose à tous sa monnaie de singe et ses produits.

C'est de cette manière qu'on a supprimé les corporations (structuration des métiers sur la base du respect des valeurs, du savoir-faire) au profit de l'industrie capitaliste (produire n'importe quoi n'importe comment, pourvu que ça se vende).

C'est de cette manière qu'on supprime aujourd'hui la famille. Au nom de l'émancipation des femmes et des enfants, la statue du père a depuis longtemps été abattue. On continue encore à fonctionner plus ou moins comme avant, par habitude, mais ça risque de changer vite. Déjà la fonction de fabrication des bébés commence à se déconnecter de la notion de couple (PMA, GPA). Bientôt les échanges marchands vont s'insinuer au milieu des relations familiales. En fait, ça commence déjà :


"C’est l’heure du coucher, Bethany propose 20 dollars à son mari pour qu’il se charge de ce rituel avec ses enfants : un « forfait » qui comprend brossage de dents et lecture de la traditionnelle « histoire-avant-de-dormir ». Tous deux diplômés en informatique, ils ont créé une base de données qui permet d’évaluer les sommes qu’ils se doivent mutuellement et de tenir les comptes de leurs échanges de bons procédés" (Le Figaro 21/02/2014).

Anecdote amusante ? Pour le moment. Dans les années 90, quand j'entendais parler de théorie du genre dans les groupuscules gauchisants, ça me faisait marrer. Aujourd'hui on enseigne ça dans les écoles et dans les ministères.

Ça sera bientôt pareil pour les échanges monétaires intra-familiaux. Tout simplement parce que c'est logique. Au fond, on fait déjà ça, dans un couple moderne (où les fonctions de père et de mère sont quasiment interchangeables), d'échanger des bons procédés. Il n'y a plus qu'à monétiser tout ça pour rationaliser la chose. Ce qui paraît délirant un jour peut devenir tout à fait naturel en quelques années (qui aurait imaginé un mariage gay il y a 30 ans ?).

Il ne restera plus qu'à étendre cette logique aux enfants : il faut dès aujourd'hui décompter tout ce qu'ils coûtent à la famille en nourriture, jouets, éducation, et réclamer la même chose quand il faudra payer la maison de retraite. Tâcher aussi de valoriser les câlins et les bisous.

Les rapports humains y perdront ce que la rationalité capitaliste et le PIB (car tous ces échanges pourront être inclus dans les indicateurs économiques) y gagneront.

On pourra objecter que c'est le progrès, et que si cela doit être le prix de la libération de la femme (i.e. son indifférenciation de l'homme), ça vaut toujours mieux que de revenir à l'âge des cavernes.

Admettons.

Mais qu'on ne vienne plus jamais prétendre que les "combats sociétaux" sont gratuits et désintéressés ; et que leurs thuriféraires aient l'honnêteté, comme Pierre Bergé, de reconnaître qu'ils servent le capitalisme.

Lequel capitalisme ne fonctionne en réalité que parce qu'il reste encore dans le monde des rapports non marchands. Le marchand sans scrupules a besoin de gogos honnêtes et naïfs pour refourguer sa marchandise. Quand tous les hommes seront devenus des capitalistes, tout cela ne pourra que s'effondrer dans un fracas qui n'aura jamais connu d'égal dans l'histoire.

samedi 1 février 2014

Association de malfaiteurs

Ainsi donc, les deux gamins qui se sont fait choper en train d'aller faire le djihad en Syrie ont été inculpés, je cite, d' "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste".

Bigre.

C'est que quand on cause association de malfaiteurs, on pense tout de suite réseaux, bandes organisées, et forcément, hein, on se demande qui tire le ficelles là-derrière, qui c'est le big boss, celui qui donne les ordres et récupère les pépètes.

Bon alors, réfléchissons un peu. Les gosses allaient en Syrie, pour combattre le régime de Bachar El Assad... Vous savez, l'affreux dictateur, celui qui ne mériterait pas d'être sur la terre (*) ; ce régime honni à propos duquel on a pu dire que « La force est le dernier recours pour faire entendre raison aux assassins »...

Ces deux gosses, ils ont dû être envoyés par quelqu'un, faudrait trouver qui est le salopard qui les a manipulés.



En fait, j'ai ma petite idée.


 Mais comme disait Pasolini, j'ai pas de preuves...





(*) "Et le ministre des Affaires étrangères va plus loin : "Après avoir entendu les témoignages bouleversants des personnes ici, (...) quand on entend ça et je suis conscient de la force de ce que je suis en train de dire : M. Bachar Al-Assad ne mériterait pas d'être sur la Terre", a-t-il dit aux journalistes." (France Info)